La vraie raison pour laquelle le mathématicien Alexandre Grothendieck s’est retiré du monde.

jeudi 20 novembre 2014
par  M.C.

Le Monde.fr | 17.11.2014 .
Extraits :
Dans les articles qui lui sont consacrés, on ne manque pas de souligner qu’il a passé la dernière période de sa vie retiré du monde, et passablement mécontent de ses contemporains.
[…]
Alexandre Grothendieck, dans son autobiographie, explique très clairement pourquoi sa vie a changé, à partir de quel événement calamiteux auquel il a été confronté. Et cette explication a de quoi nous interpeler, car la question qu’il pose est grave, et touche à l’actualité. […]
Que ce qui s’est passé alors soit à l’origine du retrait de Grothendieck n’est pas une hypothèse, mais ce que l’autobiographie dit sans détour :

« C’est à cette époque d’activité intense, pour une cause qui par la suite s’est avérée perdue d’avance, que se place l’épisode que je pourrais aujourd’hui appeler celui de mes adieux ». On ne saurait être plus clair. De quelle activité intense s’agit-il ? Tout commence par un événement, que Grothendieck relate dans un paragraphe qu’il faut citer en entier : « Ça se passe vers la fin de 1977. Quelques semaines auparavant, j’avais été cité au Tribunal Correctionnel de Montpellier pour le délit d’avoir ’’gratuitement hébergé et nourri un étranger en situation irrégulière ’’ (c’est-à-dire, un étranger dont les papiers de séjour en France ne sont pas en règle). C’est à l’occasion de cette citation que j’apprenais l’existence de ce paragraphe incroyable de l’ordonnance de 1945 régissant le statut des étrangers en France, un paragraphe qui interdit à tout français de porter assistance sous quelque forme que ce soit à un étranger ’’en situation irrégulière’’. Cette loi, qui n’avait pas son analogue même en Allemagne hitlérienne à l’égard des juifs, n’avait apparemment jamais été appliquée dans son sens littéral. Par un "hasard" très étrange, j’ai eu l’honneur d’être pris comme le premier cobaye pour une première mise en vigueur de ce paragraphe unique en son genre. »

Une loi scélérate
Rappelons que le père d’Alexandre Grothendieck est mort en déportation, pour mieux saisir le poids de ce que dit ce paragraphe. Après un moment de découragement, le mathématicien raconte alors comment il a décidé de se battre contre cette loi « scélérate » (c’est son terme, plusieurs fois). Il écrit tout d’abord à cinq personnalités éminentes du monde scientifique, dont un mathématicien, pour appeler à une prise de position commune et publique. Il ne reçoit aucune réponse, et là commence son effarement.
Il demande ensuite à parler à l’issue du séminaire Bourbaki (ce groupe de mathématiciens extraordinaires, dont il était le plus extraordinaire, qui publiait sous un seul nom, fictif, celui de « Nicolas Bourbaki », et tenait un séminaire trois fois par an – et qui a renouvelé les mathématiques du XXe siècle). Il avait été l’un des plus importants membres de ce groupe, et quoique s’en étant éloigné un peu depuis quelques années, y conservait nombre d’amis. On lui donne effectivement la parole, pour cinq minutes, à l’issue du séminaire. On l’écoute poliment, on lit sagement le document qu’il a distribué. Puis, puis quoi ?
Ici encore il faut citer Grothendieck, car ce qu’il écrit dit aussi bien ce qu’a été la séance que sa propre stupéfaction :
« Quand la séance a été déclarée levée, ça a été une ruée générale vers les sorties – visiblement, tout le monde avait un train ou un métro sur le point de partir, qu’il ne fallait louper à aucun prix ! En l’espace d’une minute ou deux, l’amphithéâtre Hermite s’est trouvé vide, cela tenait du prodige ! »

Voilà donc l’histoire, la véritable histoire des « adieux » d’Alexandre Grothendieck. À la fin des années 1970, il aura été confronté à cette question des sans-papiers, découvrant le caractère « scélérat » des lois sur l’immigration, cherchant à les combattre, sans trouver dans le milieu scientifique la moindre aide un peu sérieuse, alors même, dit-il, que l’ensemble de ses collègues passent leur vie à travailler avec des étrangers.

L’histoire est bien différente de celle du savant fou et misanthrope.
C’est celle d’un homme lucide, génial découvreur, qui est conduit à une découverte à laquelle il ne s’attendait pas et qui l’écœure : celle de la manière dont ses contemporains s’accommodent sans révolte, dans le consensus tacite, de lois insupportables pour lui.
[…]

Laurent Zimmermann Maître de Conférence à l’Université Paris-Diderot Membre du Comité de rédaction de la revue Poésie (Belin)

Version intégrale de l’article  :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/11/17/la-vraie-raison-pour-laquelle-le-mathematicien-alexandre-grothendieck-s-est-retire-du-monde_4524868_3232.html