Mettre les voiles.

vendredi 22 mai 2015
par  M.C.

Étudiante en Master 2 en Économie Sociale et Solidaire (qui véhicule les grandes valeurs républicaines), j’ai reçu un mail d’un de mes collègues adressé à l’ensemble de notre promotion nous invitant à lire un article sur Boushra Almutawakel, une des premières femmes photographes au Yémen. Elle écrit que « le port du voile est un élément de sa culture qu’elle apprécie et qu’en plus, il (le port du voile) est une protection dans son pays ultraconservateur ».
Elle veut aussi faire réfléchir aux clichés qui entourent le foulard, ou d’autres voiles plus conservateurs et permettre au public, notamment occidental, de combattre ses préjugés.

Si le port du foulard est une protection au sein de son pays ultraconservateur, alors tout est dit et si c’est une photographe yéménite qui le dit, alors elle sait de quoi elle parle et elle a sûrement raison.
Moi en tous les cas, il me semble que si je vivais dans un pays ultraconservateur où le port du voile me protège (de qui, au fait ?), et qu’en plus il représente un élément de ma culture, c’est-à-dire que cet élément m’est familier, depuis ma naissance et depuis des générations, il me semble que moi aussi je porterais le voile.

Et moi, occidentale, j’interroge : si le port du voile est une protection dans un pays ultraconservateur, je demande de qui les femmes yéménites se protègent, pourquoi ? De qui ont-elles peur ? Que risquent-elles ? Est-ce parce que c’est un pays ultraconservateur ? Et alors ? Alors c’est le contraire du progrès humain. Félicitations à ces premières femmes photographes, c’est sûrement très difficile dans un pays ultraconservateur, mais c’est mon avis d’occidentale.
Et puis ces premières femmes sont la preuve que, peu à peu, les femmes et les hommes yéménites avancent parce qu’elles veulent pouvoir devenir photographe, comme les hommes. Donc c’est en progrès et j’en suis ravie, mais encore une fois, c’est mon regard d’occidentale. Si je critique aujourd’hui les inégalités dans mon pays, comment pourrais-je ignorer la condition des femmes yéménites ? Parce que c’est une autre culture ? Ben non, c’est la même culture humaine sous différentes formes et différentes latitudes, parce que, en fait, je sais bien de qui elles doivent se protéger.

Si je parle des progrès et des retards dans ma culture occidentale, pourquoi ne pourrais-je pas en parler pour un autre pays. Et les dictatures, on a le droit d’en dire quelque chose quand on est comme moi occidentale ?
Et oui, je critique la culture occidentale, ses inégalités, ses archaïsmes, pour autant, je ne dirais jamais comme Boko Haram, qu’il faut rejeter tout l’Occident, son école et ses livres qui m’ont permis à moi et à nombre d’hommes et de femmes de nous forger un esprit critique, de questionner ce qui relève du progrès humain et ce qui relève de traditions archaïques.

Ayant lu « Le discours de la servitude volontaire », je sais qu’un peuple, hommes et femmes, peut s’asservir volontairement à un tyran. Merci à La Boétie, merci à tous les Humanistes qui ont formé mon esprit de m’avoir permis de voir au-delà d’une vie humaine, elle est trop courte, et de voir en dehors de ma petite place dans l’univers, il est tellement vaste. Une chance pour moi de savoir lire et écrire, parce que, de par ma culture, c’était pas gagné pour les femmes d’accéder à l’instruction, il n’y a pas si longtemps, c’est même relativement récent dans la culture occidentale1.

Aujourd’hui, je continue de penser que le port du voile est un obstacle à l’émancipation des femmes, des hommes, et donc des peuples.

Stéphanie Piclet

[Source de l’article : http://boushraphoto.com/motherdaughterdoll.html Lien vers le site de Boushra Almutawakel].


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